Le triangle de la région de Perm

“Le triangle de la région de Perm” (appelé ainsi par l’analogie avec celui des Bermudes) était le réseau des camps de concentration pour les détenus politiques comprenant les zones des prisons Perm-35, Perm-36 et Perm-37 qui formaient une sorte de triangle sur la carte. Son angle le plus “aigu” était la zone numéro BC-389/36 qu’on nommait tout simplement Perm-36 étant située non loin du lieu où le deuxième fleuve de l’Oural Tchoussovaïa se jette dans la Kama.

Le 13 juillet 1972 la prison Perm-36 a acquis un nouveau statut en devenant l’endroit unique où n’étaient exilés que les détenus politiques (soi disant les dissidents) ayant une opinion différente de celle reconnue comme l’opinion publique.

Il est notable que ce soit juste ces conditions-là qui ont fait naître le roman peut-être le plus lu consacré aux questions de la liberté politique à l’époque soviétique écrit par Aleksandre Soljenitsyne “Archipel du “GOULAG”. Le mot Goulag est l’acronyme venant du russe Glávnoïe Oupravlénïé Laguereï, “Direction principale des camps de travail”.

C’est ici qu’en 1929 pour la première fois dans le cadre de l’expérimentation dans la construction des objets sociaux importants on a utilisé massivement la main-d’œuvre des prisonniers. De cette manière en deux ans a été érigée la papeterie Menjinski de Vichera (l’un des fleuves les plus longs de la région de Perm).

Selon les dirigeants bolcheviks du pays soviétique l’expérimentation a eu un succès énorme et a servi de bonne leçon pour les chantiers du canal Belomorski et à Kolyma. Peu à peu le GOULAG basé sur l’utilisation de la main-d’œuvre gratuite des détenus, est devenu le réseau avec de nombreuses branches qui ressemblait à un archipel avec des îles semées dans tout le pays. Si on regarde la carte des camps du goulag et qu’on la compare avec la carte des objets d’industrialisation on verra bien que ces deux cartes coïncident.

Perm-36 a été fermé en 1992. Ainsi l’Oural a été à la fois le berceau et le tombeau du GOULAG. En 1989 la direction du KGB a envoyé une équipe avec des tracteurs et des bulldozers pour détruire les traces de ses crimes. Mais une partie des bâtiments a été épargnée.

Qu’est-ce qui représente donc ce camp fameux Perm-36? Tout d’abord il réunissait deux zones – celle du régime strict et celle du régime spécial (NB – le régime spécial signifiait le régime supersévère). Ce dernier réglementait la vie des détenus représentant “un danger particulier pour l’Etat” c’est à dire de ceux qui récidivaient. Les détenus étant condamnés à 10 ans de réclusion ne pouvaient pas quitter leur bâtiment. Une seule fois par jour ils pouvaient « déambuler » sur un terrain de 3,5 sur 3.5 mètres et avec des murs de la hauteur de 3 mètres et ne voyaient presque plus le soleil. Pour une violation des règlements intérieurs même cette « promenade » était annulée.

Tous parmi eux avaient le même jugement “standard”: 10 années du régime spécial et 5 années d’exil conformément à l’article № 70 “Propagande antisoviétique”.

En fait ces gens-là n’avaient aucun rapport avec le milieu criminel. Parmi eux il y avaient beaucoup d’Ukrainiens et de Baltes – Balis Gaïaouskas, défenseur des droits de l’homme, Marat Niklous, homme de plume, Mikola Gorbar, poète, Mikhaïlo Goryn, psychologue, Vassil Ovsienko, journaliste, Levko Loukianenko, juriste, qui se classait deuxième pour la dureté de la peine. Etant encore étudiant Levko Loukianenko était un membre actif du Comité du Komsomol (mouvement communiste des jeunes). Puis il a participé à la création de l’Union des ouvriers et des paysans avec le but de l’organisation du référendum sur l’autodétermination du peuple ukrainien. Pour cette activité politique “de subversion” Levko Loukianenko devait être fusillé. La grâce lui a coûté trente ans derrière la grille de prison qui ont été réduits a 25 ans grâce à la perestroïka. Plus tard de 1992 au 1995 il a travaillé comme ambassadeur de l’Ukraine au Canada.

Le lit de planches en bas dans la cellule № 12 était occupé par l’écrivain Leonide Borodine (le futur rédacteur en chef de la revue “Moskva”). Il a pris part dans le mouvement des dissidents et a publié plusieurs nouvelles en Europe: “Règles du jeu”, “L’année du miracle et de la peine”, “La troisième vérité”.

Le journaliste Valeri Martchenko était écrivain. On l’a condamné à la mort pour les livres “Vis comme tous”, “Mes dépositions” sur l’opposition de la personnalité au totalitarisme dans les conditions des camps. Il a passé 19 ans dans la détention et il est mort dans la prison avec des reins malades.

Un des détenus les plus connus de Perm-36 est le futur député de la Douma d’Etat russe Serguei Kovalev qui a passé cinq ans dans ce camp. Dans le camp voisin Perm-35 était détenu un autre dissident Nathan Chtcharanski qui a été accusé en 1977 d’espionnage pour passer soi-disant les secrets d’Etat ou militaires à un autre état étranger. Plus tard il deviendra le Premier Ministre d’Israël. Mais pour le moment il était condamné à trois années de prison et à dix années du régime strict. Après presque neuf ans de réclusion Nathan Chtcharanski a été libéré, déchu de la citoyenneté soviétique et on lui a interdit le séjour en URSS.

En 1976 avec le professeur Youri Orlov Nathan Chtcharanski a pris part à la création du groupe de Helsinki (groupe d’assistance à la mise en application des Traités de Helsinki) veillant au respect des droits de l’homme en URSS. En attendant le tribunal Chtcharanski a passé 15 mois dans une cellule solitaire de la prison de Lefortovo. D’après la légende dans la cellule Chtcharanski s’est entraîné à jouer aux échecs à l'aveuglette et vers le moment de la sortie il avait le niveau du candidat ès maître. Entre-temps son épouse menait une campagne énergique pour sa libération. Grace à elle et très régulièrement Ronald Reygan, François Mitterrand, Helmut Kohl étaient au courant du sort de son mari.

A la neuvième année de l’emprisonnement quatre officiers de KGB sont venus emmener Chtcharanski. Le 11 février 1986 il a été transféré à l’aéroport. Quelqu’un du convoi s’est enquis: “Où volons-nous: à l’Est ou a l’Ouest?”. Chtcharanski a choisi l’Occident. A l’atterrissage on lui a remis le document de l’expulsion de l’URSS et de la déchéance de la citoyenneté soviétique. En liberté Nathan Chtcharanski n’a pas cessé ses activités pour soutenir l’émigration des juifs. En décembre 1987, à la veille du sommet soviéto-américain il a organisé à Washington une très grande marche de protestation.

Le prisonnier un des plus connus de Perm – 36 est le député de la Douma russe (Parlement) Serguei Kovalev, qui a passé 5 ans dans ce camp. Serguei Kovalev a promis à la société Mémorial d’aider à reconstruire le musée. Les anciennes victimes du régime soviétique Vladimir Boukovski, Alexandre Soljenitsyne et Victor Astafiev sont entrés dans le Directoire du musée Perm-36.

Le lituanien Balis Gaïaouskas qui animait la résistance lituanienne a passé 25 ans dans le camp pour le premier emprisonnement et 10 ans pour la deuxième peine. Il a été condamné pour la première fois à Vilnious en 1948 pour la haute trahison. En 1978 ce dissident a été jugé de nouveau coupable pour avoir diffusé du samizdate, pour avoir recueilli des matériaux sur le mouvement lithuanien de libération, pour la traduction de « L’Archipel Goulag » en lithuanien, pour avoir aidé les prisonniers politiques et pour garder les archives de la résistance des partisans des années 1940. Après sa libération Balis Gaïaouskas est devenu membre du Parlement lithuanien et le Président de la Commission sur les activités du KGB.

Le poète ukrainien Vassil Stous avait un sort particulier. Pendant qu’il purgeait sa peine dans la baraque du régime spécial ses oeuvres ont été proposées pour le Prix Nobel de la littérature et son nom était parmi les trois noms passés au final. Un mois et demi avant la réunion de la Commission Nobel le poète a péri “dans les circonstances obscures”. Cette mort inattendue a supprimé le problème politique aigu de la remise du prix prestigieux à un prisonnier. Et le prix Nobel n’est jamais remis à titre posthume. Plus tard on a su que la cause de sa mort était une grave blessure crânio-cérébrale. Les événements qui l’avaient provoquée restent non éclaircis. Les défendeurs des droits de l’homme ukrainiens considèrent que le KGB a assassiné Vassil Stous pour éviter le scandale politique. Tous les témoins gardiens (ex KGB) ont donné chacun des versions différente de sa mort.

Entre l’automne 1984 et l’automne 1985 à l’époque où le vieux régime vivait ses derniers jours, il y avait surtout beaucoup de morts parmi les prisonniers. La mort a emporté le poète Yuri Litvine, le journaliste Valeri Martchenko, le professeur Aleks Tikhi et d’autres.

L’un des moyens les plus efficaces de “la rééducation” était la détention dans les cellules où la personne se trouvait en solitude absolue. Cette partie de la zone était entourée de cinq lignes de barrages: barrages de barbelés (soi disant “églantier”), système “Nuit 12”, le système anti-sapes et ainsi de suite. A propos c’était absolument impossible de s’évader du camp Perm-36 car il était protégé mieux que les camps de concentration d’Hitler.

Les fenêtres des baraques du régime spécial étaient “décorées” des contrevents-jalousies appelés par des détenus “des muselières”. Au-dessous du plancher comme on a appris plus tard il y avait le système pour intercepter et contrôler toutes les conversations des prisonniers dans des cellules communes. Les cellules étaient isolées les unes des autres pour empêcher tout contact entre les détenus.

Chaque baraque était habitée par deux cent cinquante prisonniers du régime strict (alors qu’elle était calculée pour 180 personnes maximum), le nombre des gardiens dépassant le nombre des prisonniers de 2 à 3 fois aux étapes différentes de la vie du camp. L’atelier où travaillaient les prisonniers se situait à l’autre extrémité de la baraque. Le seul endroit où les dissidents pouvaient se trouver en plein air étaient deux cours intérieures sous forme de puits sourds, couverts de l’intérieur de feuilles de fer et d’en haut par les fils barbelés. C’était impossible de déambuler dans ces cours à cause de leurs dimensions infimes – 2,5 m sur 2,5 m, c’est à dire on pouvait faire trois – quatre pas et puis on butait contre un mur de béton, de la même hauteur. Une sentinelle observait les promeneurs d’en haut à travers les barbelés. Ceux qui étaient considérés comme les coupables étaient placés au cachot. Seulement ceux qui ont purgé plus de la moitié de leur peine pouvaient recevoir un colis ou un paquet de l’extérieur.

Les parents et les proches ne savaient rien sur l’endroit de l’emprisonnement des détenus, et les détenus eux-mêmes n’en pouvaient rien savoir, car ils y étaient transportés la nuit en voitures fermées. Ils tâchaient de s’orienter à l’aide des plantes qui poussaient autour d’eux.

La mort était la seule issue pour les prisonniers de conscience de sortir en liberté. Quand la période de l’emprisonnement s’approchait à sa fin le détenu en recevait une autre selon les faux dossiers. Ainsi l’emprisonnement se prolongeait jusqu’à un délai indéterminé. Dans le cas de la mort les prisonniers étaient enterrés dans le cimetière du village voisin de Koutchino dans les tombes anonymes avec des croix anonymes.

Durant l’époque stalinienne la population du camp atteignait mille personnes, dans les années 1970 il y avait dans le camp près de 400 personnes en tout (deux baraques de 200 prisonniers), vers le milieu des années 80 le nombre des détenus a diminué de deux fois.

Dans la zone résidentielle outre les baraques il y avaient un réfectoire, des bains, une blanchisserie, une infirmerie et le corps administratif. L’isolateur de punition (en russe CHISO) était séparé par une palissade spéciale. Cette sorte de prison abritait les prisonniers qui ont aggravé leur peine en racontant une blague politique par exemple, bref c’était l’endroit pour rééduquer les réfractaires.

Dans la zone industrielle se trouvaient deux ateliers industriels, une chaudière, une scie à plusieurs lames, une forge, des dépôts et d’autres locaux auxiliaires.

Tous les détenus étaient obligés de travailler, de subvenir à leur nourriture, à leurs habits et partiellement… à l’entretien de la sécurité du camp. Dans les ateliers ils assemblaient avec des composantes des fers à repasser et des réchauds électriques pour l’Usine des turbomachines de la ville de Lysva, ils sciaient du bois à la scierie, ils travaillaient à la forge, ils travaillaient comme ouvriers à la chaudière. Eux-mêmes, ils construisaient et réparaient les installations des camps. Assez souvent on faisait faire aux détenus du camp les opérations que les ouvriers de l’usine refusaient de faire à cause de leur caractère nocif. Les devoirs de production élevés étaient difficiles aussi pour les ouvriers “libres” sans parler des détenus, affaiblis par un manque constant de nourriture, par l’avitaminose, par les tortures, par la mise au cachot solitaire et par les incessantes brimades des officiers et des gardiens.

Après que la prison fut supprimée les services secrets (le KGB) ont essayé de cacher les traces de son existence en démolissant tout avec du matériel et du personnel spécialement envoyé. Les tracteurs et les bulldozers ont cassé et ont dispersé les barrages du camp, en arrachant du dessous des planchers les systèmes d’écoute.

C’est depuis depuis 1998 que les défenseurs des droits de l’homme se sont engagés dans le travail sur la reconstruction de ce monument pour en faire le Musée de l’histoire du totalitarisme et des répressions politiques.

Le Musée existe jusqu’aujourd’hui. Le collectif du musée fait un travail énorme pour sauvegarder la mémoire des gens qui ont une vision différente des dirigeants de l’URSS et de certains dirigeants de la Russie. C’est le seul musée à ciel ouvert sur le territoire de l’ex URSS ou des bâtiments du Goulag de l’époque stalinienne se sont conservés par miracle bien qu’il y ait eu des tentatives de raser tout avec des bulldozers.

Le collectif du musée organise des excursions et des expositions et en même temps il continue les travaux sur la rénovation où participent des volontaires de l’Allemagne, de la Pologne, des Etats-Unis, de la Grande Bretagne, de la France, de l’Australie, des nouveaux pays indépendants.

Pour commander une excursion en français, en anglais ou en espagnol veuillez vous adresser au musée ou nous écrire à l’adresse électronique.

Vous pouvez aussi voir des photos du musée aux adresses suivantes :

www.memo.ru/about/bull/b22/29.htm

www.natel.ru/impressions/view/40


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